À la chasse aux idées reçues


Il était un p'tit homme appelé Guilleri, carabi Il s'en fut à la chasse, à la chasse aux perdrix, carabi Titi carabi, toto carabo, compère Guilleri Te laisseras-tu, te laisseras-tu, te laisseras-tu mouri'?



Avec plus d'un million de pratiquants en France, la chasse se place en troisième position des loisirs français, après le foot (1er) et la pêche (2ème). Pourtant, cette pratique controversée divise fortement.


Pour les chasseurs, c'est une rencontre privilégiée avec la nature. Dans une brochure publiée par la Fédération Nationale de la Chasse (FNC) en 2016, on peut lire : « Le chasseur n’est pas un spectateur de la nature. C’est un acteur qui s’immerge en elle, un homme en alerte qui observe ce que ne voient pas ceux qui ne font que la traverser. ». Pourtant, en 2018, un sondage Ipsos révèle que seuls 19% des Français sont favorables à la chasse. D'après eux, c'est une pratique « dangereuse pour eux, cruelle pour les animaux, et faisant certes partie du patrimoine français, mais d'un autre âge. ». Deux salles, deux ambiances.


Chez Choisis Ta Planète, on avoue être encore un peu secoués par la mort de la maman de Bambi... Alors on s'est penché sur la question pour comprendre les arguments « pro » et « anti » de cette pratique.



1 - La chasse : un loisir qui prend trop de place ?

« Je suis maman, et j'ai peur d'emmener mon enfant dans les bois le week-end. C'est également notre espace, nous avons le droit de nous y balader »

Madeline Reynaud, directrice de l'Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas)


Selon le Bilan des accidents de chasse 2019-2020, publié par l'Office Français de la Bioversité, 141 accidents dont 11 mortels ont eu lieu pendant la dernière saison de chasse. Les principales causes sont la mauvaise manipulation de l'arme et le non-respect des règles de tir.


Dans une vidéo publiée en janvier 2020 par le média Konbini, le chasseur Alain Perea et le naturaliste Pierre Rigaux, auteur du livre Pas de fusils dans la nature, se renvoient la balle. Le chasseur affirme : « si on était si mauvais que ça, et si on tirait si mal […] on n'en serait pas aux 13 morts de l'année dernière, dont la grande majorité sont des chasseurs eux-mêmes ». Certes, 90% des victimes de la dernière saison de chasse sont des chasseurs, mais pour Pierre Rigaux, c'est la méfiance des citoyens qui les sauve, puisqu'ils évitent de se promener au moment des battues. Le naturaliste dénonce une monopolisation de l'espace par les chasseurs, et rejoint l'avis de Madeline Reynaud qui affirme que « La période officielle d'ouverture de la chasse, qui court de septembre à février, prend en otage les espaces naturels. ». Des espaces mieux répartis ? Des chasseurs mieux formés ? Ou plus surveillés ? Le débat est houleux.

2 – La chasse : « une passion qui se déguste » ?


C'est justement le titre de la brochure de la FNC, mentionnée plus haut. Si la chasse est généralement dénoncée pour son simple aspect meurtrier, la Fondation rétorque :

« Si l’on compare le sort de notre poulet de batterie industriel et le sort d’une perdrix sauvage, il n’y a pas photo ». C'est vrai que les chasseurs, eux, ils savent d'où vient la viande qu'ils mettent dans leur assiette ! La brochure fait donc l'éloge de la viande de gibier qui offre des saveurs plus authentiques et une meilleure qualité nutritionnelle puisqu'elle a vécu dans la nature. Encore faut-il qu'elle ait vraiment vécu dans la nature, et qu'elle n'ait pas été lâchée pour être chassée... Nous y reviendrons plus tard.

Le gibier, une viande saine et goûtue, donc. Pourtant, une étude de 2016, de l'Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l'Alimentation, de l'Environnement et du Travail (ANSES) expose les risques sanitaires liés à la consommation de gibier contaminé par le plomb, entre autres. L'ANSES préconise de limiter la consommation de grand gibier sauvage à une fréquence occasionnelle, et d'éviter toute consommation pour les femmes en âge de procréer et les enfants.



3 - « Les chasseurs : premiers écologistes de France » ?


C'est le slogan qu'on pouvait lire dans le métro des grandes villes françaises, à la rentrée 2018. Quoi de plus efficace que de s'approprier le vocabulaire de ses propres détracteurs ? En plein dans le mille, la FNC !


Le chasseur se revendique donc gardien des milieux naturels face à une population qui délaisse ces espaces et des agriculteurs qui contaminent les terres. Dans National Geographics, David Pierrard, directeur de l’école de chasse du Domaine de Belval dans les Ardennes, fait remarquer :

« Qui a intérêt, sinon les chasseurs, à entretenir les mares et les étangs, où vivent les canards ? Et, concernant le gibier de plaine, le faisan ou la perdrix, les fédérations de chasse dialoguent avec les agriculteurs pour que les populations se relèvent. ».

Dans Le Monde, Guy Guédon affirme que les chasseurs de sa fédération consacrent 78 heures par an à des activités de protection et gestion de la nature : « entretien des haies et des bords de chemin, remise en état de zones humides, etc. » Au niveau national, ce temps bénévole est estimé à « trente mille équivalents temps plein » par la FNC.


Sur l'une des affiches de 2018 on pouvait donc lire « Les apports de la chasse à la nature sont estimés à 360 millions d'euros par an ». Le problème de ce discours, c'est qu'il manque de justification scientifique, comme l'explique cet article de France Info. C'est d'ailleurs pour cela que la RATP, conseillée par l’Autorité de Régulation Professionnelle de la Publicité (ARPP), avait ajouté un point d'interrogation au slogan de la campagne dans le métro parisien : « Les chasseurs, premiers écologistes de France ? ».


Ce discours, aussi appelé greenwashing, est dénoncé par Pierre Rigaux dans We Demain :

Ne nions pas les à-côtés de la chasse qui peuvent être positifs. Mais l’argumentaire des chasseurs est très pernicieux lorsqu’il consiste à mettre en avant des démarches et des actions qui peuvent toutes être menées sans fusil et sans tuer d’animaux.

Chaque, année, des centaines de milliers d'euros d'aides sont octroyées aux fédérations départementales et régionales de chasseurs pour la préservation de la biodiversité, souvent au détriment des associations de protection de la nature.



4 – Sans la chasse, il y aurait une dérégulation des espèces ?


L'argumentaire des chasseurs s'appuie également sur leur rôle dans la régulation des espèces animales. David Pierrard affirme que la chasse permet d'éviter la prolifération de maladies et la dégradation des cultures, à la charge des agriculteurs. Sur la disparition de certaines espèces, la FNC explique : « On trouve, certes, quelques espèces migratrices et sédentaires […] qui ont décliné depuis 20 ou 30 ans. Généralement les causes ne sont pas à rechercher du côté de la chasse, mais de celui de la dégradation des milieux. ».


Néanmoins, l'association Rassemblement pour une France sans chasse explique que la pratique est préjudiciable à la faune sauvage car elle peut engendrer des répercussions sur la distribution géographique des espèces et de leurs moyens de survie, ainsi que des modifications de comportement chez les animaux. Pis encore, le plomb des cartouches des chasseurs s’accumule dans l’organisme des canards et peut provoquer des cas de saturnisme.


Dans un rapport de 2018, commandé par la Commission Européenne, l'ECHA (European Chemical Agency) estime qu'au sein de l'Union Européenne (UE), entre 10 000 et 20 000 tonnes de plomb sont rejetés chaque année dans la nature à cause de la chasse, et qu’au moins 135 millions d’oiseaux sont exposés à un risque d’empoisonnement par le plomb. La munition au plomb est déjà totalement interdite en Belgique, au Danemark, en Norvège et aux Pays-Bas. En 2023, après l'analyse de diverses études, la Commission Européenne décidera d'étendre ou non la mesure à l'ensemble des États-Membres.


À Genève, c'est carrément la chasse qui est interdite depuis 1974, suite à un référendum. En 2014, l'Association pour la Protection des Animaux Sauvages (ASPAS) saluait les bénéfices de cette interdiction: « Aujourd’hui, la faune du canton de Genève est devenue exceptionnellement riche, et les promeneurs apprécient la quiétude des lieux. ». S'il arrive encore que des sangliers perturbent les cultures, ce sont des gardes forestiers qui gèrent ces incidents et le canton de Genève indemnise les propriétaires. L'ASPAS fait d'ailleurs remarquer que ces sangliers « viennent souvent de France, où ils prolifèrent, car leur chasse y est très rentable ».


En effet, face à la diminution de certaines espèces chassables, les chasseurs finiraient par lâcher des animaux élevés - et parfois porteurs de maladies - dans la nature, afin de pouvoir pratiquer leur activité. Selon Pierre Rigaux, un animal sur quatre tués à la chasse provient de l'élevage. Ce forum de chasseur atteste de la banalité de la pratique. Le 5 septembre 2017, l'un d'eux racontait : « Du coup on maintient les volumes de lâcher encore un peu pour satisfaire ceux qui tirent beaucoup et pour apporter du sang neuf afin de renforcer la population. ».Mais du coup, les chasseurs, régulateurs ou dérégulateurs de la nature ?


Si Mr mondialisation accuse les chasseurs de tuer 95% d'animaux pour le loisir, et 5% pour la régulation, Guillaume Calu, docteur en biologie de l’environnement et naturaliste indépendant, tempère le débat. D'après lui, selon les critères définis par la loi, le pourcentage total de prélèvements (animaux tués) parmi les espèces classées nuisibles s'élève à 44,28%. À l'inverse, les prélèvements concernant des espèces n'étant pas considérées comme nuisibles s'élève à 55,72%. Mais il rappelle tout de même que :

« Face à l’effondrement de la biodiversité, il apparaît tout de même nécessaire de réviser le nombre d’espèces actuellement chassables en France. ».


Bourvil aurait réglé tout ça d'un petit coup de chansonnette :

Pan ! En plein dans l' mille ! Mais soyez gentils Rangez vos fusils Allons, allons ! La chasse est inutile Laissez les p'tits oiseaux tranquilles !

(Vive la chasse, Bourvil, 1953)


Mais chez Choisis Ta Planète, on aime le dialogue, alors on a tenté de trouver un peu de compromis dans cette bagarre. Trouvé ! C'est Libération qui en parlait en février 2020 dans l'article « Quand écologistes et chasseurs travaillent main dans la main ». Ainsi, les deux camps s'allient quand les intérêts des deux parties se trouvent menacés, généralement face à des grands projets d'aménagement du territoire. Cependant, la gestion de la nature reste un point de crispation important. Si certains jettent l'éponge face à deux camps bornés, d'autres persévèrent dans la collaboration. Dans les Cévennes par exemple, la Ligue pour la protection des Oiseaux (LPO) a mené une expérimentation avec des chasseurs pour tester des munitions alternatives, sans plomb, d'ailleurs recommandées par l'ECHA dans son rapport :

« l’efficacité des balles sans plomb (dans les gros calibres) est la même que celle des balles de plomb et […] une chasse respectueuse de l’éthique peut être assurée avec des substituts ne contenant pas de plomb. »

Le débat reste donc houleux, mais on voit qu'il est possible de trouver des terrains d'entente. Plutôt que d'essayer de convertir l'autre partie, il peut être pertinent de dialoguer et de trouver des compromis pour pouvoir avancer ensemble.